Quelle place pour les femmes dans le digital?

Alors même que le numérique est partout dans notre vie quotidienne et que le secteur est en pleine croissance, pourquoi les femmes ne représentent-elles que 33 % des emplois contre 53 % tous secteurs confondus  ?
Nous avons posé la question à Sandrine Charpentier, présidente de Femmes du Digital Ouest, créatrice de la start-up Digitaly et directrice de 1Kubator à Nantes.

Comment êtes-vous entrée dans le monde du digital ?

J’ai longtemps travaillé pour Canon France. Au moment des premières transitions, comme celle de l’argentique au numérique, j’ai perçu les bouleversements que cela représentait. Personnellement, j’avais un réel intérêt pour l’innovation autour de la communication. En 2004, j’ai lancé mon agence de relation presse, orientée vers la transformation digitale. J’avais depuis un moment fait le constat que ce monde était essentiellement composé d’hommes, à la fois dans les sphères d’influence et dans les start-up. J’ai souhaité faire évoluer les choses vers davantage de mixité et d’égalité professionnelle. Si être féministe, c’est vouloir donner les mêmes chances et les mêmes droits que l’on soit fille ou garçon, alors je suis féministe.

Comment s’est traduite cette prise de conscience ?

J’ai d’abord lancé un blog en 2010, Women to leaders, sur lequel je faisais de la veille. Je ne signais même pas de mon nom ! A cette époque, revendiquer l’égalité des genres, être féministe ou définie comme telle, c’était tout comme être une Femen ! Et puis la parole s’est libérée, des personnalités femmes se sont exprimées. En politique aussi, les choses ont changé et les discours ont évolué. Il y a eu notamment la campagne HeForShe de solidarité des sexes lancée par l’ONU Femmes en 2014. Dans l’univers de la Tech, j’en ai eu assez de voir toujours le même profil : homme, blanc, sorti des grandes écoles de commerce. J’ai imaginé un projet pour favoriser la mixité et décloisonner. J’ai lancé Digitaly en 2016, une start-up sociale qui réunit l’humain et la technologie pour un équilibre homme-femme. Ça n’a pas été simple. Je me suis pris beaucoup de portes au début. Et puis, avec une experte du marketing digital, rencontrée dans un réseau professionnel, nous avons créé le prix de la Femme Digital Ouest en 2015, puis l’association éponyme.

Que propose l’association Femmes du Digital Ouest, le premier réseau régional consacré à la mixité dans le numérique ?

L’idée est de fédérer l’écosystème en Pays-de-Loire, femmes et hommes, pour plus de mixité et de diversité dans le numérique. Concrètement, nous sensibilisons des étudiantes et étudiants sur les métiers du digital, des collèges aux universités, à travers des ateliers. Nous mettons en avant des rôles modèles, des femmes inspirantes qui innovent dans le digital. L’acculturation au numérique passe aussi par des ateliers pour apprendre les bases du code ou la réalisation d’un site WordPress. D’autres workshops existent également pour suivre les tendances et notamment aujourd’hui autour de l’intelligence artificielle et de la robotique. Nous travaillons aussi sur la reconversion des femmes. L’idée est de faire connaître ce qui existe déjà: aujourd’hui, on a accès à des MOOC, des programmes d’accompagnement… Enfin, il faut faire connaître les aides au financement.

Pourquoi les femmes sont-elles encore si peu nombreuses dans les métiers du digital ?

Il y a plusieurs raisons : d’abord, le frein de la technologie. Et toujours ces préjugés : les filles sont moins bonne en maths et en sciences que les garçons. Les femmes sont autant voire plus diplômées que les hommes. Il n’est pas nécessaire d’être bonne en maths pour faire carrière dans le numérique. Personnellement, je me suis initiée au codage sur le terrain pour comprendre les différentes plateformes, les CMS, les langages… Aujourd’hui, savoir coder est nécessaire même si on ne veut pas être développeur. Tout simplement parce que la donnée informatique est partout. Un autre frein que je perçois chez les femmes particulièrement est celui de la légitimité. Elles ont souvent besoin de maîtriser beaucoup plus de choses que les hommes pour se lancer. Ensuite, elles ont peu le réflexe réseau. Or, c’est nécessaire. Cela est lié à une structure sociale où l’on culpabilise car réseauter, c’est tôt le matin ou en soirée, peu compatible avec la vie familiale. Mais le lien humain reste essentiel. Enfin, les femmes lèvent moins de fonds. Elles osent moins développer leur projet, assument timidement leur ambition.

« Je dis aux femmes : soyez ambitieuses pour vous, votre équipe et votre projet. C’est un facteur de succès ! »

Aujourd’hui, le numérique remet tout à plat. On peut se moquer de tes diplômes, de ta formation. Si tu as l’esprit pragmatique, que tu as la bonne idée au bon moment et que tu sais fédérer des personnes autour de ton projet, alors il faut se lancer. L’entrepreneuriat évolue même s’il est encore très masculin. Aujourd’hui, moins de 10 % des développeurs sont des femmes. Et seulement 8% des créateurs de start-up sont des créatrices. Mais la situation commence à évoluer avec des modèles qui inspirent et des acteurs de l’accompagnement qui aident les femmes à se lancer. Comme par exemple avec le programme WILLA Possible by Contrex @1Kubator pour aider 20 femmes à Nantes à tester leur projet entrepreneurial et que notre association soutient.

Recueilli par Sabrina ROUILLÉ.

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Auparavant journaliste pour Ouest-France, puis journaliste free lance au Vietnam pendant 8 ans, je suis actuellement rédactrice print et web indépendante, basée à Saint-Nazaire.

Sabrina Rouillé

Auparavant journaliste pour Ouest-France, puis journaliste free lance au Vietnam pendant 8 ans, je suis actuellement rédactrice print et web indépendante, basée à Saint-Nazaire.